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Par Reporters sans frontières / le 17 août 2009
Reporters sans frontières présente une série de quatre articles du journaliste d’investigation Jiang Weiping, dans lesquels il raconte sa vie de journaliste : de ses débuts dans le journalisme dans les années 1980, en passant par son arrestation en 2000, jusqu’à son exil au Canada en 2009. « Jiang Weiping est un journaliste exemplaire et courageux. Il n’a pas hésité à se mettre en danger pour dénoncer la corruption dans les plus hautes sphères du Pari communiste chinois. C’est grâce à un journalisme engagé que la population chinoise prend connaissance des dérives du Parti ‘tout puissant’ et grâce au travail de journalistes engagés tels que Jiang Weiping que la liberté de la presse pourra évoluer en Chine », a déclaré l’organisation.
Jiang Weiping est un journaliste expérimenté et reconnu. Il a commencé sa carrière dans les années 1980, en travaillant pour l’agence Xinhua. Puis, au début des années 1990, il est devenu chef du bureau de la Chine du Nord-Est pour le journal hongkongais Wen Wei Po (香港文匯報). En 1999, il a écrit une série d’articles sur la corruption du PCC pour le magazine hongkongais Frontline (前哨). A partir de 2001, il a travaillé pour le Hong Kong magazine.
En décembre 2000, il est arrêté par les autorités provinciales de Dalian (Nord-Est). En mai 2001, il est condamné à huit ans de prison pour « mise en danger de la sécurité de l’Etat » et « diffusion de secrets d’Etat ». Il est finalement libéré en 2006, après avoir purgé six années de prison.
En février 2009, il obtient l’asile politique au Canada. Il vit à Toronto avec sa femme et continue de travailler en tant que journaliste indépendant et calligraphe.
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Ma vie en prison
Du 4 décembre 2000 au 3 janvier 2006, je fus emprisonné dans « les prisons noires » du Parti Communiste Chinois (PCC) pendant 5 ans et un mois. J’ignorais qu’il existait encore un pays dans lequel les tribunaux pouvaient prononcer des peines contre des officiels corrompus, mais également contre les journalistes qui dénonçaient ces mêmes officiels. C’est à cette absurde farce que j’ai moi-même goûtée.
Mon premier lieu de détention fut la base de la marine militaire de Lushun où je restai pendant 45 jours. A l’époque, Bo Xilai venait d’être promu gouverneur de la région du Liaoning. Son « gang » organisa un rassemblement de plus d’un millier de personnes pour fêter dans les rues de Dalian son départ pour la province de Shenyang. Mais aucun des 5 900 000 habitants de Dalian, excepté ma femme, ne se doutait qu’un journaliste avait été emprisonné pour avoir critiqué Bo Xilai.
Les agents du Bureau National de la Sécurité de Dalian, entre autres Wang Fuquan, Lu Donghui, Deng Yiqiang et Lin Gang, ont été très violents contre moi, coupant mes vivres, m’empêchant à tour de rôle de dormir, et finalement me forçant par la torture à inventer des aveux. Ils obtinrent également des soi-disantes preuves car j’avais écrit pour « une association étrangère hostile à la Chine », les revues dissidentes L’Avant Poste et Ouverture.
Sous la torture, je me suis évanoui plusieurs fois. Je dus appeler l’ambulance, et je fus transféré à l’hôpital de l’armée de terre de Lushun. Le Premier Secrétaire du Comité de Bureau National de la Sécurité de Dalian, Che Kemin, me dit qu’après l’ouverture de la 9ème session du Parlement du Liaoning, Bo Xilai, le Secrétaire de la Province, deviendrait le Secrétaire du Comité Régional du Parti, soit le 17ème homme politique le plus important de Chine ! Il ajouta que les articles critiquant le nouveau Secrétaire seraient considérés comme autant d’incitations à la subversion du pouvoir politique ! Mais Bo ne put s’emparer de la tête du Comité Régional du Parti avant la 9ème session. Ils estimèrent alors que les preuves étaient insuffisantes pour m’inculper et confisquèrent les articles relatant les affaires de corruption Mu & Ma et du vice-maire de Daqing, Tie Luhua. Ils demandèrent également au Département de la Défense de la Municipalité de Dalian de confirmer que ces affaires relevaient du secret d’Etat. Enfin, ils m’accusèrent de fournir illégalement des secrets d’Etat à des organisations étrangères. Le 19 janvier 2001, on me transféra dans un autre centre de détention situé à Dalian.
Afin d’attaquer les ennemis politiques et de m’utiliser comme bouc émissaire, Bo Xilai arrêta certains de mes collègues, détint illégalement ma femme pendant 28 jours, inventant toutes sortes de méfaits. Par ailleurs, sans preuve tangible, ils accusèrent mon avocat Chen Dehui d’une dizaine d’infraction, notamment de fraude fiscale. (Chen avait accepté de me représenter et le lendemain, il fut arrêté. Un an après son arrestation, il était proclamé innocent). On aurait pu m’assassiner sans que je puisse divulguer ces affaires. Heureusement, un gardien bienveillant accepta de transmettre des lettres à mon épouse. Celle-ci les publia dans Asia Weekly, attirant alors l’attention des médias hongkongais et étrangers. Dès lors, mes conditions de détention s’améliorèrent.
Le 5 mai 2001, Bo Xilai manœuvra habilement le tribunal populaire intermédiaire de Dalian, qui ouvrit une audience à huis clos avant de me condamner. Figuraient au procès simplement un juge, d’un secrétaire, d’un avocat et de cinq autres personnes. Même ma femme ne put assister à l’audience. En outre, la police judiciaire de Lushun dissuada et même battu certains de mes proches afin de les empêcher de se rendre à l’audience. Peu de temps auparavant, au même endroit, j’avais écrit un article sur l’affaire Mu & Ma où le maire Mu Suixin, jugé pour corruption, avait été condamné à la peine capitale avec sursis. Le box de l’accusé que j’occupai ce jour avait été le sien également : aux yeux du PCC, considère en fait les officiels corrompus et les journalistes dénonçant ces affaires de façon identique. Le 26 décembre 2001, on me condamna à huit ans de prison et me priva de mes droits civiques pendant quatre ans pour avoir fourni des secrets d’Etat à des organisations étrangères illégales et initié des actions subversives contre le pouvoir politique. Il n’y avait pourtant que deux documents prouvant ma soi-disante culpabilité. Le premier, fourni par le Bureau des Affaires Secrètes, stipulait que l’affaire de Ma Xiangdong relevait du secret d’état. Le deuxième, fourni par le Bureau National de la Sécurité, affirmait que L’Avant Poste était une revue dissidente de Hong-Kong. Il y avait aussi un document que j’avais demandé à ma collègue Cai d’imprimer. Zhang Mingming, le juge principal qui avait fait ses études au Royaume Uni, interdit à Cai Mingfu, l’avocat qui me défendait, de produire pendant l’audience les articles relatant le séjour de Ma Xiangdong au casino de Macao. Cette interdiction témoigna de l’influence de Bo Xilai et de son « gang » sur la sphère judiciaire.
L’année suivante, sous la pression internationale, mon dossier fut révisé par la cour de la Province du Liaoning. Je fus finalement condamné à 6 ans de prison et dépossédé de mes droits civiques pendant 3 ans. On me transféra alors au centre de détention de Yao Jia de Dalian. Bo Xilai, le gouverneur de la province, me proposa de réduire ma peine et de couvrir mes soins médicaux si je faisais de la diffamation contre un autre officiel municipal. Ce que je refusai. Je compris alors que les campagnes anti-corruption menées par le PCC étaient en fait des luttes intestines au sein du Parti. Bo Xilai, Jiang Zemin et Li Tieyang s’étaient battus pour l’appât du pouvoir et du gain, et avaient donc tenté d’empêcher l’affaire de Mu & Ma d’être dévoilée. Le père de Bo Xilai, Bo Yibo, et Jiang Zemin se rencontrèrent secrètement pour conclure des affaires louches. Par la suite, ils cherchèrent à utiliser l’affaire de Mu & Ma pour traîner le Gouverneur de la Province, Zhang Guoguang, devant les tribunaux, renverser le Secrétaire Wen Shizhen et devenir ainsi l’Officier Supérieur chargé aux frontières, succédant à Hu Jintao. Zhang Guoguang fut donc arrêté. Les rapports entre le Comité de la Discipline et de l’Inspection et le Bureau National de la Sécurité avaient dégénéré en des luttes intestines entre les hommes d’influence du Parti. Les honnêtes journalistes devaient donc être sacrifiés.
Le 20 février 2003, je fus transféré du centre de détention à la prison Wafangdian de Dalian pour purger le reste de ma peine et effectuer des travaux forcés. Chaque jour, sous la pression des geôliers, je devais me lever à 5 heures. A 6 heures, je devais commencer à travailler jusqu’à 11 heures le soir, sans pouvoir ni boire ni aller aux toilettes. Le travail manuel était pénible et consistait entre autres à ramasser des algues. On me donnait 3 repas par jour, faits de beignets de maïs avariés et d’ananas. Pendant plusieurs jours, je ne pouvais pas me laver ; malade, je ne recevais aucun soin à temps ; mon corps était couvert de rougeurs et de pustules, mes vêtements de vers et mes jambes d’oedèmes. Le soir, je dormais avec 167 autres personnes entassées sur le plancher. Le plus insupportable restait les punitions infligées aux détenus qui n’avaient pas fini leur tâche à temps le soir. Ces derniers devaient alors s’aligner, têtes baissées, et se faire battre, parfois au point de s’évanouir ou d’être grièvement blessés. Les surveillants de la prison faisaient semblant de ne rien savoir.
Au départ, Bo Xilai avait ordonné qu’on me traite sévèrement et avait demandé au père de Lu Donghui de me surveiller. Il tenta secrètement de me nuire en prison. Fort heureusement, l’un des geôliers connaissait mon ami nommé Song, et jamais il ne me frappa. Toutefois, chaque jour, l’on méprisait les droits de l’homme et, chaque jour, des actions inhumaines étaient commises. Les plus touchés étaient les pauvres détenus, incapables de corrompre les gardiens et dépourvus de pistons. Contrairement aux plus riches, ils devaient travailler toute la journée. Cela n’était que le simple reflet du monde extérieur : à l’instar de la Chine, les prisons du PCC sont des lieux où puissants et faibles ne jouissent pas des mêmes droits.
Dans la prison de Wafangdian, était détenu l’ancien Chef du Tribunal Populaire Intermédiaire de Shenyang, Mr Liang, impliqué dans l’affaire de Ma & Mu. Dans sa cellule, on avait installé un ordinateur et un gardien lui avait été attitré. Du 9 avril 2003 à ma remise en liberté le 3 janvier 2006, j’ai entendu et vu beaucoup d’histoires. La prison était composée de cinq quartiers. Dans le premier quartier se trouvait le poste chargé de s’assurer du respect de la discipline. Le deuxième était composé de membres chargés d’un petit journal de rééducation et d’une chaîne de télévision. Le troisième s’occupait de la cantine et des douches. Ces derniers étaient les quartiers éloignés des zones de production de béton. Seuls ceux qui avaient des relations pouvaient y vivre là. Les montants des pots-de-vin variait entre 3000 et 10 000 RMB. Dans la prison, même les lits de l’hôpital avaient un prix et il suffisait d’avoir de l’argent pour en bénéficier. L’on pouvait ainsi échapper au travail forcé, prendre les repas spécialement préparés pour les malades. Les co-détenus se disaient entre eux qu’avec de l’argent, tu es libre ; sans argent, tu es coupable.
En mai 2005, le Vice-Gouverneur de la province du Liaoning et homme de confiance de Bo Xilai, Liu Ketian, condamné à 12 ans d’emprisonnement, logeait dans ce quartier et recevait un traitement des plus favorables. Pour son confort, on lui avait acheté un lit en bois. Le jour de son emprisonnement, un chauffeur était venu le chercher. Il partageait sa cellule avec seulement deux autres détenus, alors que, moi, j’ai dû dormir, dans un premier temps dans une salle avec 93 autres personnes, puis dans une cellule de 12 personnes. Les deux personnes qui logeaient avec Liu Ketian se nommaient Zhou, anciennement à la Police du Peuple, et l’autre, Zhang, qui avait été Président d’un tribunal. Tous trois ne faisaient guère de travaux forcés. Liu Ketian ne portait pas d’uniforme quand, mains dans les poches, il sortait dans la cour. Une cuisinière avait été mise à leur disposition, et chaque semaine, leurs femmes venaient passer une nuit, leur apportant de la nourriture et produits divers. La tâche de Liu Ketian était de lire devant les autres détenus, dans la salle de lecture. On trouvait de tout dans leur chambre : télévision couleur, réfrigérateur, lave-linge. Ayant édité des recueils de poésie, il récitait des poèmes. Leurs conditions de vie étaient radicalement différentes des miennes. Dès mon arrivée, j’ai dû faire plus de deux mois de travaux forcés, chaque jour je travaillais plus de dix heures. Faible physiquement, j’étais la cible des autres détenus. Désespéré, je perdais mes cheveux, j’avais de très graves maux d’estomac. Mais, même malade, la prison interdisait l’envoi de médicaments.
Bo Xilai et son « gang » continuèrent de charger des personnes de me superviser. Zhang Lei, Guo Qiang, policiers de la prison, essayèrent de me nuire. Mais un geôlier nommé Gao avait été correct avec moi, me proposant de ne plus travailler et d’éditer au sein de la prison "Le Journal de la Nouvelle Vie". Ce que je refusai. Car quitte à mourir, je ne voulais plus réécrire pour le PCC. Guo Qiang me dit alors que chaque article écrit réduirait ma peine de 7 jours. Encore une fois, je refusai, poliment.
Après le 26 juin 2006, le directeur de la prison, Gao, ordonna en personne mon transfert vers un quartier où je n’avais plus à faire de travaux forcés. Je devais alors faire la lecture pour les autres prisonniers. Les geôliers croyaient peut-être que, placé sous la surveillance des autres détenus, je deviendrais inoffensif. Pourtant, je réussis finalement à obtenir une radio à onde courte et pus me remettre au courant de l’actualité internationale. Grâce aux entrées et sorties de 5000 détenus, je découvris quelques combines, remplis plus de 30 cahiers de notes, quatre journaux intimes et un tome de poèmes, que je transmis à l’extérieur. A la fin 2003, j’écoutai l’émission de la journaliste Xiao Man interviewant Bao Tong [Bao Tong était un cadre du parti, proche de Zhao Ziyang, Secrétaire Général du PCC en 1989, qui avait soutenu le mouvement étudiant]. La journaliste mentionna mon nom, ce qui m’incita à continuer de transmettre de mes nouvelles.
Après la fête du nouvel an de 2004, une retransmission radiodiffusée m’appris que ma femme s’était rendue secrètement au Canada accompagnée de notre fille. Après les vacances du nouvel an de 2003, grâce au portable d’un ami détenu, je pus joindre un ami journaliste, à qui je demandai de me faire parvenir 2000 RMB [200 euros] ainsi que des médicaments pour soigner mes maux d’estomac. Des 2000 RMB, le geôlier pris 1000 RMB de commission, le reste me servit pour l’achat de tickets repas. Dans la prison, je ne faisais presque que lire. Toutefois, je n’ai pu finir les longs volumes des « Mémoires Historiques » de l’historien Sima Qian. Je pus également utiliser un appareil pour étudier l’anglais jusqu’au transfert du geôlier Gao, qui m’avait permis d’étudier cette langue étrangère. Mes conditions de détention s’améliorent alors. Mais Zhang Lei prétexta une inspection médicale pour me battre. Je répondis par un coup de poing. Un policier de la prison, Yuan Yiqing, me déconseilla de faire des vagues. Par la suite, Zhang Lei encouragea plusieurs détenus à me nuire.
Dans la première partie de l’année 2005, de nombreuses manifestations se déroulèrent en Chine. Au même moment, le directeur Chu Yu, le vice-directeur de la prison Bai Shiming, Sun Chenfeng m’empêchèrent d’utiliser mon appareil pour apprendre l’anglais, m’enfermèrent pendant plus de 40 jours et demandèrent à Li Hongjun, Qun Xigang et d’autres détenus de s’assurer que je ne sortais pas de cette cellule. Ces derniers, au milieu de la nuit, chantaient à tue-tête, m’empêchant de dormir. Ne pouvant me rendre aux toilettes, j’urinais dans une petite bouteille. La pièce puait affreusement. Je ne pouvais plus voir mes proches. J’attrapai le vitiligo et j’eus de graves problèmes de peau. J’en ai toujours les séquelles.
Sous la pression internationale, juste avant la visite de Hu Jintao aux Etats-Unis, ma peine fut réduite de 11 mois. Finalement, je fus libéré le 3 janvier 2006. La semaine précédant ma libération, les agents Lu Donghui et Deng Yinqiang m’avertirent que je serais sous surveillance après ma sortie. Alors que je sortais de la prison par la porte principale, je me retournai pour apercevoir des volutes de fumée qui s’échappaient de l’usine de béton. Mes pensées étaient encore enfermées dans cette brume. Cinq ans et un mois d’emprisonnement n’étaient finalement pas une période si longue, pensai-je alors. J’ai connu trois centres de détention, un militaire, un local et un municipal. Peut-être était-ce Dieu qui m’avait envoyé en prison pour une interview. Une longue et complète interview !
Le PCC m’avait confisqué ma plume. Mais en toute honnêteté, je pourrais plus tard prendre une autre plume et écrire sur les dessous de cette prison noire dans laquelle j’avais vécu. Décrire une prison dépourvue de toute justice. A mon geôlier de la porte sud, Yuan Yiqing, je dis : Merci |