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Par Les échos.fr / le 21 janvier 2010
La démonstration est séduisante. Comme les machines à écrire, les fax ou la télévision auraient contribué à la chute des régimes autoritaires d'Europe de l'Est à la fin des années 1980, les nouveaux médias et plus particulièrement Internet devraient permettre d'enclencher une inéluctable démocratisation du pouvoir communiste chinois. Pour beaucoup d'Occidentaux, l'évidence de ce raisonnement serait confirmée par l'incroyable énergie déployée par Pékin pour contrôler son Internet. En annonçant, la semaine dernière, son probable retrait de Chine, Google a remis en lumière la pesanteur des processus de censure chinois qui cumule un système de filtrage national, basé notamment sur l'identification de mots clefs sensibles enclenchant une interdiction d'accès à certains sites, et les ordres d'autocensure imposés à toutes les sociétés, étrangères comme domestiques, voulant fournir du contenu depuis la Chine. Etant tenus légalement responsables des informations qu'ils diffusent, les portails payent des milliers de censeurs privés pour contrôler étroitement les articles, commentaires et autres blogs qu'ils hébergent. Ils effacent ainsi, d'eux-mêmes, toute critique à l'encontre du Parti, les dossiers évoquant Tiananmen ou le mouvement Falungong, mais surtout tous les caractères perçus comme « interdits ». Ainsi, les sulfureux mots « parti » ou « démocratie » ne peuvent être utilisés.
Sans se soucier d'user le moindre filtre, Pékin a également décrété l'interdiction totale dans le pays des réseaux sociaux occidentaux, tels que Twitter, Facebook ou YouTube, soupçonnés de diffuser avec trop d'efficacité des informations non contrôlées et de favoriser, en période de crise, la mobilisation rapide d'une masse critique de citoyens. Dans le Xinjiang, où les affrontements entre les ethnies han et ouïghoure ont fait plusieurs dizaines de morts l'été dernier, l'accès à Internet a été totalement interdit pendant plusieurs mois, aux 19 millions d'habitants de la province, pour compliquer les regroupements et couper les liens avec les diasporas. Briefant les cadres de son administration, Meng Jianzhu, le ministre de la Sécurité publique, expliquait, le mois dernier, que « l'Internet était devenu un important véhicule utilisé par les forces antichinoises voulant perpétrer des actions d'infiltration et de sabotage ».
Dans l'un de ses derniers blogs, le plus influent des dissidents chinois Liu Xiaobo semblait presque partager cette analyse du ministre le plus redouté de la République populaire. « Internet est un cadeau de Dieu à la Chine », écrivait-il. Quelques jours plus tard, il était arrêté et mis au secret. Le 25 décembre dernier, il a été condamné à onze ans de prison, pour avoir diffusé sur Internet la « Charte 08 », un texte qui réclamait des réformes politiques et sociales en Chine. Car si le régime communiste semble bien craindre le pouvoir potentiel d'Internet, il a pour l'instant réussi à contenir son impact politique. Aucune réelle opposition organisée n'a pu voir le jour sur la Toile apparue dans le pays il y a plus de seize ans.
Tout en poursuivant ses « classiques » arrestations d'opposants, le pouvoir chinois a surtout travaillé, ces dernières années, à une habile intégration d'Internet à sa stratégie de survie. Convaincu que le réseau contribue largement au développement de sa croissance, le régime a cherché à le contrôler sans jamais l'étouffer. Pékin a bien conscience que des millions d'internautes contournent chaque jour aisément son système de censure, par le biais de programmes informatiques accessibles gratuitement en ligne, mais il a concentré ses efforts sur la grande masse des citoyens chinois qui n'utilisent la Toile que pour accéder à de la musique, faire leurs courses ou s'informer des derniers déboires amoureux de Zhang Zhiyi. Parlant rarement une langue étrangère, ces centaines de millions d'internautes favorisent leurs canaux d'information habituels, travaillés en profondeur, comme tous les médias du pays, par la traditionnelle propagande du parti. Comme tous les internautes du monde, ils ne cherchent pas naturellement les contenus interdits et n'ont donc souvent aucune idée des débats politiques que tentent de faire naître dans le secret la poignée d'intellectuels encore critique à l'égard de Pékin. Sur tous les sites populaires, ils sont exposés aux informations contrôlées qui légitiment le pouvoir communiste et aux commentaires louant le régime, alimentés par une armée professionnelle de dizaines de milliers de jeunes, baptisés les « 50 centimes », qui perçoivent un demi-yuan (5 centimes d'euro) pour chaque ligne favorable à Pékin publiée sur les forums de discussion.
Lorsque, exceptionnellement, un débat de société, potentiellement explosif, déborde sur les sites fréquentés par la masse des internautes, il est là encore digéré par le parti. En février 2009, les forums du pays s'étaient ainsi scandalisés de l'étrange décès de Li Qiaoming dans une prison du Yunnan. Arrêté pour avoir « illégalement » arraché des arbres, le jeune homme de vingt-quatre ans, réputé solide, était mort quelques jours plus tard dans sa cellule. Soupçonnant une nouvelle affaire de maltraitance, commune dans le pays, les internautes locaux avaient donné une dimension nationale à l'affaire et contraint les autorités centrales à se pencher sur le dossier. Redoutant de se faire déborder, le chef provincial de la propagande du parti avait invité quatre blogueurs à aider ses équipes à enquêter avant de finalement sanctionner plusieurs cadres de l'administration pénitentiaire. En quelques jours, après cette habile opération de communication, l'incident avait disparu des forums chinois. Depuis, l'Etat, qui avait longtemps préféré l'omerta pour étouffer ces scandales, multiplie ces opérations où il met en scène sa solidarité avec les citoyens choqués par une injustice ou la scandaleuse corruption d'un officiel.
En l'absence de véritable procédure démocratique, le régime donne ainsi à ses internautes les plus actifs, souvent issus des couches les plus aisées et éduquées de la population, l'illusion qu'ils sont associés à la gouvernance du pays et sont en partie responsables du maintien des grands équilibres nationaux. Cette coopération, que des intellectuels chinois nomment « la délibération autoritaire », participe grandement à la stratégie de légitimation du pouvoir communiste. En cas de tension avec l'étranger, Pékin n'hésite d'ailleurs plus à mobiliser ceux qu'ils baptisent désormais les « citoyens du Net » pour célébrer l'unité du pays. En 2008, les blogueurs avaient ainsi été les principaux animateurs des campagnes nationalistes contre la France et les puissances occidentales ayant osé critiquer la gestion de la crise tibétaine par Pékin.
Avec cette nouvelle forme complexe de « cyber-autoritarisme », Pékin a montré qu'il pouvait digérer le bouleversement du débat social enclenché par Internet tout en étouffant les perspectives de démocratisation espérées par certains dirigeants et observateurs étrangers. Cette semaine, les cadres communistes pourront d'ailleurs conclure que l'absence, dans leur pays, de large campagne de soutien à google.cn confirme la pertinence de leur stratégie. |