« J'étais à Tiananmen » Extraits

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Cai Chongguo, Nouvelobs / le 28 mai 2009

Cai Chongguo était en 1989 à l'université de Wuhan, à 1 000 kilomètres au sud de la capitale chinoise. Il a activement participé au mouvement étudiant de 1989 ; il était à Pékin le 4 juin ; il a vu le massacre. Il a réussi à s'enfuir à Hongkong et, de là, à partir pour la France où il vit depuis vingt ans. il n'est jamais retourné en Chine, ses parents sont morts sans qu'il les ait revus, mais il n'a pas perdu espoir et continue de se battre avec son association basée à Hongkong, sur le Net, sur les ondes des radios qui émettent à destination de la Chine. Pour le 20e anniversaire du massacre de Tiananmen il publie un livre-témoignage «J'étais à Tiananmen» (en librairie ce 27 mai 2009). Extraits

Cai Chongguo est né en 1955. Il était à la fois étudiant en thèse et professeur de philosophie lors du «Printemps de Pékin» de 1989. Recherché par la police pour son implication dans la mobilisation, il réussit à s’enfuir de Chine et vit depuis cette époque en région parisienne.

Tian'anmen

Ma vie est comme coupée en deux, en Chine avant 1989 et après. Lorsque je me rappelle ma première vie, j’ai l’impression que ce n’est pas moi, qu’il s’agit d’un autre que moi. Je suis toujours étonné de cette impression mais fier de sentir la dualité d’avoir deux âmes, deux mois qui dialoguent parfois. Le cours de l’histoire contemporaine de la Chine a lui-même été coupé en deux par les événement de 89 : auparavant, le gouvernement avait abandonné la politique désastreuse de Mao et engagé une série de réformes et d’ouvertures avec confiance et assurance. Son dirigeant, Deng Xiaoping avait même été à deux reprises élu homme de l’année par le magazine Time ! Après 89, le «massacre» a bouleversé l’opinion publique internationale et marqué les esprits au monde entier.

Aujourd’hui, avec plus de recul, le gouvernement chinois est critiqué par toutes les institutions internationales des droits de l’homme et, à l’intérieur du pays, la répression a pris la place de l’ouverture politique. Le souvenir des évènements de 89 est si fort que chaque année, à partir du mois de mars, la place Tian’anmen est investie par la police avec un important dispositif dissuasif et des indics sont infiltrés dans la population. Si aujourd’hui on ignorait les évènements de 89, on ne pourrait rien comprendre de la position du gouvernement chinois sur la question de la démocratie ni les raisons du contrôle rigoureux qu’il continue à exercer sur l’éducation et les nouveaux moyens de communication comme Internet. Ni encore son exacerbation du nationalisme.

Ça fait vingt ans que les événements de 89 se sont produits, ça fait vingt ans que je suis en France, que j’ai quitté mon pays, ma ville, famille, mes amis. J’ai abandonné les paysages de mon enfance, le fleuve et la montagne qui m’ont tout inspiré, abandonné mes «chinoiseries». Les Français sont la plupart du temps étonnés de ma situation et me font systématiquement cette réflexion: «Ça fait vingt ans que vous n’avez pas vu votre famille ni votre pays, ce doit être très difficile.» Non ! Je suis plutôt étonné de leur étonnement, parce que je trouve ça normal. C’est ma vie. Les événements de 89 m’ont mené en exil, cela fait partie de mon identité. L’autre part de moi est un homme qui travaille, qui tente de vivre et d’être un bon père.

[...]

15 avril

Les événements ont commencé très précisément le 15 avril 1989. Pour la première fois depuis que le Parti Communiste était au pouvoir, la Chine était confrontée à une crise financière majeure, l’inflation était considérable, les gens faisaient la queue devant les banques pour retirer leur argent. Ils étaient surtout mécontents de la corruption grandissante et impatients de voir l’application des réformes politiques. A la même époque, en Union soviétique, Gorbatchev avait mis en œuvre la politique de transparence de la Perestroïska, c’est-à-dire qu’il avait engagé des réformes allant dans le sens de la démocratie. Tandis qu’en Chine tout était dans l’impasse avec ses vieux dirigeants, de plus de 80 ans encore au pouvoir. En ce début 1989, tout le pays, et particulièrement les étudiants, espérait le retour possible d’un réformateur éclairé, Hu Yaobang, ancien secrétaire général du Parti jusqu’en 1987, date où il avait été limogé. C’était un homme populaire et très respecté et on comptait sur lui pour reprendre le pouvoir. Or, sa mort brutale d’une crise cardiaque, le 15 avril 1989, va faire l’effet d’une bombe. Tout le monde a pensé qu’il avait succombé à la pression des conservateurs et sa mort provoqua un immense sentiment d’injustice et de désespoir.

D’un même élan, et dans toutes les grandes villes, les étudiants sortirent des campus pour lui rendre hommage, commencèrent à afficher leurs opinions sur les murs, et à manifester à l’intérieur comme en dehors des campus universitaires. A Pékin, ils furent des milliers à se répandre dans les rues et à converger vers la place Tian’anmen. Au milieu de la place se trouve un immense édifice, le monument aux héros de la révolution chinoise, devant lequel les communistes au pouvoir ont toujours eu l’habitude de déposer des fleurs pour marquer leur respect à un grand personnage disparu. C’est ce qu’ils firent pour Hu Yaobang, mais, au même moment, éclatèrent alors spontanément des slogans comme «Démocratie!» «Liberté d’expression!» «À bas la corruption!» «On veut des réformes politiques!»

[...]

4 mai

Une semaine plus tard, dans un grand discours à la télévision, le secrétaire général du Parti, Zhao Ziyang, tenta d’amadouer les jeunes en ne prononçant aucune parole menaçante et en leur promettant d’instaurer un dialogue. Son discours suscita un grand espoir chez tous les Chinois qui attendaient tellement de changements mais, au fil des jours, rien ne se concrétisa. Se rendant compte qu’il s’agissait de fausses promesses, certains étudiants plus déterminés que d’autres décidèrent alors d’entamer une grève de la faim. Au début ils étaient 300 sur la place Tian’anmen à ne plus s’alimenter, mais le lendemain ce furent près de 3 000 qui les imitèrent.

Cette grève de la faim a duré une semaine, pendant laquelle chaque jour, des millions de Pékinois venaient soutenir leur action et exiger un dialogue avec le gouvernement.

Le 15, le 16, le 17 mai furent des journées extraordinaires. Pékin était envahi par sa population qui descendait dans la rue. Des journalistes, des hauts fonctionnaires et même des policiers ou des moines bouddhistes, participèrent à ce grand mouvement. La manifestation étudiante se transformait en un immense réveil populaire qui se répandait à travers toute la Chine. Dans chaque ville, des revendications apparaissaient spontanément.

[...]

19 mai

Je suis arrivé à Pékin par le train le 19 mai. En approchant de la ville, j’avais remarqué que la route longeant la voie ferrée était encombrée de camions militaires. Cela m’avait un peu étonné mais je n’avais alors absolument pas pensé que ça pouvait avoir un rapport avec les manifestations. Car pour moi, dans mon éducation faite par le Parti Communiste, l’armée était avant tout l’armée du peuple.

Toujours dans le train, j’écoutais à la radio, en direct du Hall du Peuple, les discussions qui s’étaient engagées entre le premier ministre Li Peng et les représentants étudiants. C’était très impressionnant: pour la première fois depuis 1949, les dirigeants communistes chinois étaient obligés de dialoguer avec la jeunesse. Quand on y repense, c’est tout simplement incroyable de penser que ce dialogue était intégralement retransmis en direct par la radio et la télévision et donc partagé par l’ensemble du peuple chinois et même le monde entier.

Dès mon arrivée, je me suis rendu à Tian’anmen. C’était extraordinaire! La place était envahie par la population. Tian’anmen est une place immense sur laquelle pourraient tenir près d’un million de personnes, dix fois les Invalides, à Paris! La grève de la faim venait de se terminer mais des milliers de Pékinois continuaient d’occuper la place qui, pour nous tous, appartenait au peuple. Tout autour, une cinquantaine d’autobus avaient été mis à la disposition des étudiants par le gouvernement municipal pour leur offrir un hébergement de fortune. Par endroit, des tentes improvisées formaient des campements spontanés. On criait, on discutait, certains même chantaient. C’était une ambiance très curieuse. Notre moral vacillait au gré des rumeurs. On savait que le gouvernement pouvait d’un instant à l’autre prononcer la loi martiale mais, en même temps, les gens étaient très déterminés à poursuivre longtemps le mouvement. Ils s’installaient, s’organisaient, plantaient des tentes… Nous avions un double sentiment. Nous étions en même temps animés d’une peur réelle mais aussi de beaucoup de colère. La peur, nous la ressentions quand les hélicoptères survolaient la place, et la colère nous habitait en permanence. C’était une atmosphère très spéciale car, auprès de nous, les policiers avaient totalement disparu. Certains avaient eu des gestes de sympathie ou de compréhension envers les manifestants et le gouvernement ne comptait certainement plus sur eux. Il avait une meilleure confiance en l’armée. Les pleurs qui avaient accompagné la grève de la faim s’étaient taris, la colère était devenue froide, nous étions résolus à aller jusqu’au bout.

[...]

29 mai

Le 29 mai, les étudiants des Beaux Arts élevèrent une Déesse de la Liberté sur la place Tian’anmen, face à l’immense portrait de Mao Zedong. Comme l’effigie de la liberté à New York, elle tenait une flamme dans la main, mais elle avait le visage d’une chinoise. Du 27 avril au début du mois de juin, c’est-à-dire pendant quelques semaines, Pékin fut une ville libre. On pouvait librement discuter, prendre la parole dans la rue, la presse et la télévision en rendaient compte, avant que ne soit promulguée la loi martiale. C’était la première fois depuis 1949 que la liberté de la presse s’exerçait à nouveau. Cela a duré en tout et pour tout 23 jours !

Ce mois de liberté a été un mois de fête, d’enthousiasme - Qu’est-ce que la liberté? Vivre sans peur! - Pendant ce mois de liberté, les Chinois, et surtout les Pékinois, ont montré qu’ils étaient des citoyens responsables. Pendant ce mois de liberté, dans ma ville natale de Wuhan, comme dans la capitale à Pékin, il n’y eut aucun vol, aucun accident, la vie publique était métamorphosée. Les chinois disaient entre eux: «Les voleurs font grève!» Dès qu’il y avait la moindre anicroche dans la rue, les étudiants entouraient les protagonistes, montraient leur carte et tout rentrait dans l’ordre. Tous n’avaient qu’un mot sur les lèvres: «Écoutez ce que disent les étudiants!» On n’avait jamais été aussi respectueux les uns des autres.

[...]

Le 4 juin 1989 sur la place Tiananmen

4 juin

Au petit matin, quand j’ai quitté la place, j’ai croisé des infirmiers qui venaient soigner les blessés. Je me souviens avoir entendu l’un d’entre eux crier : «N’oublions jamais le 4 juin !» Une autre m’a raconté: «J’ai vu la silhouette d’un étudiant avec une petite lumière dans sa tente lorsqu’il a été écrasé par un char.»

Quand je suis revenu chez mon ami, il était six heures du matin et personne n’avait dormi. Tout le monde pleurait. J’étais sur le point de partir pour l’aéroport quand j’ai entendu, de l’autre côté de l’avenue, une immense rumeur: c’était des milliers d’étudiants qui s’étaient mis en marche pour rentrer chez eux. La foule criait des slogans mille fois plus violents que la veille: «Deng Xiaoping assassin!» «On va te pendre, Li Peng!» «On se vengera, coup pour coup!» Ces cris de milliers de jeunes retentissaient à nouveau sur le calme revenu pendant quelques heures après la tempête de la veille.

Je me trouvais alors sur un boulevard qui débouchait sur Tian’anmen. L’accès à la place était verrouillé par une rangée de chars. Sur ma droite, la foule immense des étudiants s’éloignait par l’avenue Chang’an, le boulevard de la «Paix éternelle», au nom si bien choisi. À ce moment là, les chars qui bloquaient l’accès à la place se mirent soudainement en marche, se dirigeant vers les manifestants qui étaient en train de s’éloigner. Près de moi, des dizaines de personnes, le peuple de Pékin, tentèrent de s’interposer entre les chars et la jeunesse, de s’opposer à leur progression. Les étudiants étaient admirés et respectés par la population qui aurait tout fait pour les protéger. Entourant les chars, les soldats lançaient des bombes lacrymogènes et tiraient à balles réelles sur la foule qui avançait. Près de moi, deux ou trois hommes tombèrent sous les balles. On devait détourner la tête et fermer les paupières tellement les lacrymogènes nous prenaient à la gorge et au visage.

Deux ou trois minutes plus tard, quand j’ai réouvert les yeux, à côté de moi une jeune fille poussait des cris d’horreur et de détresse: «Les chars écrasent les étudiants!» J’ai vu, de mes yeux vu, les chars reculer sur les cadavres qu’ils avaient écrasés, une fille avec une robe bleue - je m’en souviendrai toujours - un garçon vêtu de vert. Les blindés avaient maintenant repris leur position sur la place. Un homme cherchait parmi les cadavres si l’un d’entre eux était encore vivant. Il relevait un corps, le prenait dans ses bras, l’emmenait un peu plus loin. A cet endroit même, sous les chenilles des blindés, douze étudiants venaient d’être écrasés.